Le jeu Decameron

En ces temps de quarantaine/confinement, voici donc un petit jeu pour vous divertir ! Rendez-vous sur mon compte Instagram @lesalondefrivolites chaque jour pour y participer.

Le principe : comme celui du Decameron de Boccace, un roi ou une reine propose un thème chaque jour et j’écris une histoire courte à partir de ce thème pour vous divertir !

Comment ça marche ?
– Chaque jour j’ouvre une boîte à idée dans mes storys Instagram dans laquelle vous pouvez déposer vos idées de thèmes.
– En fin de journée j’en choisis un et écris un texte court à partir de ce thème.
– Le lendemain matin le thème est annoncé et le nom du roi ou de la reine, rendu public
– Je publie le texte dans la journée sur le blog, et/ou dans mon feed Instagram (@lesalondefrivolites).

Jour 1 – Dans les bois
Jour 2 – Si la Magie existait, seulement dans nos rêves.
Jour 3 – Escapade médiévale
Jour 4 – Lingeries et confinement
Jour 5 – Bestiaire
Jour 6 – Divination
Jour 7 – Au-là de l’interdit
Jour 8 – La mythologie en lingerie
Jour 9 – Talons aiguilles et église gothique
Jour 10 – Montagne et dryades
Jour 11 – Nefertiti
Jour 12 – Un courrier inattendu
Jour 13  – Métro et velours

LES TEXTES

Jour 1 – 18/03/20
Reine : @valkyriaria
Thème : dans les bois !

Il est midi. Assise en plein soleil, dans un mélange d’herbe sèche et de feuilles mortes qui lui pique les fesses, elle se demande à nouveau ce qui lui a pris de venir là.
Elle repense à son après-midi cafardeux d’il y a deux jours. Alors qu’elle s’ennuie sur Instagram, une notification de message privé attire son oeil dans un coin de l’écran. 
“Bonjour, j’ai pris le temps de parcourir ton compte, j’aime beaucoup ton travail de modèle. Est-ce que ça te dirait de collaborer ensemble ?”
D’un doigt mou, et l’air sceptique, elle s’en va regarder le profil de l’auteur de la proposition. Elle scrolle lentement et découvre des photos techniquement maîtrisées, avec un univers agréable. Toutes les images sont faites en extérieur. Pourquoi pas !
“Bonjour, sympa ton univers. Que proposes-tu ?”
Son ventre gargouille, ses fesses la démangent décidément beaucoup, mais elle ne peut toujours pas bouger.
“Encore un instant s’il te plaît”.
En face d’elle le photographe se tortille dans une drôle de chorégraphie, à l’ombre des arbres, qui lui donne très envie de rire. Elle rit jaune intérieurement aussi, de sa propre image : à genoux dans les bois, ses cheveux dorés ondulant librement jusqu’à sa taille, vêtue d’un string en dentelle bleue, d’une brassière assortie, et recouverte d’un voile en tulle blanc transparent. Pour parachever cette scène insolite, elle tend à bout de bras une part de rainbow cake dont le glaçage commence à lui dégouliner sur les mains et goutter au sol.
“C’est bon, on a fini”
Il lui hurle la fin du shoot comme si elle était sourde, et se rapproche d’elle pour l’aider à se relever. Avant même qu’il ne l’atteigne, elle avait déjà bondi souplement sur ses pieds. Pendant qu’elle dégourdit ses jambes fourmillant désagréablement, elle se rappelle avec un sourire pourquoi elle est là. 
“Je te montre les photos ?”
Alors qu’il se rapproche d’elle pour placer le boîtier entre eux, elle l’attire plus près en passant soudainement le voile blanc autour de son cou d’une main, et lui arrachant l’appareil photo de l’autre. Il proteste mollement, pris de court. Elle parcourt les images en gloussant, sans se préoccuper du photographe qui commence à se sentir mal à l’aise.
Dans un éclat de rire sadique, elle lui balance que ses photos ne sont pas mal finalement, lâche l’appareil dans les feuilles mortes, et se rapproche en un éclair du photographe.
Une lueur de compréhension passe dans son regard vitreux. Trop tard.
Le voile blanc s’affaisse sur l’herbe sèche et recouvre les feuilles sur lesquelles elle était assise quelques instants plus tôt. Elle ouvre un compartiment sous le boîtier, récupère la carte SD et s’éloigne d’un pas léger dans l’ombre du bois.
Oui, décidément, c’était la dernière fois qu’elle utiliserait cette recette de glaçage. Il laisse vraiment trop de traces.


Jour 2 -19/03/20
Reine : @calytheturtle
Thème : Si la Magie existait, seulement dans nos rêves.

Melena réajusta sa longue robe de coton couleur ciel, et recoiffa rapidement ses cheveux roux qui lui arrivaient aux épaules en larges boucles. A chaque entraînement avec Kaly c’était le même manège : un début en douceur avec quelques sorts communs, pour finir en compétition acharnée qui dégénérait une fois sur deux en bagarre pour savoir laquelle était la plus puissante.
Kaly la fixa de son regard doré, puis éclata d’un grand rire qui fit s’agiter autour de son visage sa cascade de cheveux noirs. D’un geste désinvolte de la main, elle enveloppa Melena d’une brume scintillante qui redonna à la robe de celle-ci sa couleur profonde de fougère et son satiné habituel. Melena se détendit et vint la serrer dans ses bras. Comme à chaque fois, elles étaient incapables de se tenir rancune de leurs combats, qui leur servaient finalement à devenir chacune meilleure chaque jour.
Alors qu’elles se dirigeaient, bras dessus, bras dessous, vers les jardins aromatiques, le ciel habituellement parme vira soudainement au violet, et se couvrit de nuages gris. 
Les magiciennes se regardèrent, et, sentant le danger arriver, se placèrent en un éclair en position de combat. La menace ne tarda pas à arriver, sous la forme d’une gigantesque trombe d’eau turquoise sortant directement d’un des gros nuages brumeux et gris. Arrivée au sol celle-ci se mua en une créature immense, scintillante et tourbillonnante qui projeta le duo en arrière et se précipita sur Melena. Il lui appuyait terriblement sur le ventre, elle en avait le le souffle coupé. Mais, elle réussit à se relever péniblement, et, tendant ses mains vers le Mangebulle, lui envoya un flux d’air puissant pour tenter de désolidariser ses membres. Ce fut peine perdue, la créature fut à peine déstabilisée et avança de nouveau vers elle en articulant un cri muet qui forma un trou noir en lieu et place de sa figure. Kaly, encore un peu sonnée, se leva à son tour, et prononça un sort puisé dans les tréfonds de sa mémoire. 
Ses cheveux volèrent alors autour d’elle et ses yeux dorés devinrent bleu acier, sa longue robe légère se figea, et l’air refroidit soudainement. En l’espace de quelques instants, qui semblèrent une éternité, le Mangebulle se transforma en statue de glace. Melena se joint alors à elle, sa robe verte virevoltant autour d’elle, et d’une main, dont jaillirent des étincelles multicolores, elle fit fondre le monstre en quelques secondes.
Les deux amies dansèrent alors de joie et de soulagement dans l’immense flaque en riant, le soleil revenu dans le ciel mauve clair.
Melena se réveilla, les draps mouillés, en appelant sa mère depuis sa chambre d’enfant. C’était la troisième fois cette semaine.

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Jour 3 – 20/03/2020
Roi : @jef_dell
Thème : Escapade médiévale

Nous étions à la fin du mois de juin. La chaleur était maintenant bien installée, mais les murs du château, sur lesquels le soleil tapait pourtant continuellement, gardaient l’air frais à l’intérieur. J’étais partie de bonne heure ce matin, quittant la jolie maison à colombages de mes parents alors que les rues commençaient à peine à s’animer. L’atelier au rez-de-chaussée était encore fermé. C’était jour de marché, et les portes de la ville venaient de s’ouvrir pour laisser place au défilé de marchands venus de l’extérieur vendre leur denrées sur la place centrale. Les étals se montaient, et le volume sonore général s’en trouvait soudainement amplifié. 
C’était une belle journée. Je m’étais arrêtée en chemin chez Bertille, ma meilleure amie, afin qu’elle me souhaite bonne chance pour ce jour important. En sortant de chez elle, je m’étais heurtée à un groupe de cavaliers dont certains tiraient des charrettes bien remplies derrière eux. J’étais donc probablement en retard, et me mis à donc à presser le pas en direction de la route sinueuse qui montait au château.
La température commençait à grimper et je sentais la sueur dégouliner lentement le long de ma chainse en lin crème. Par-dessus j’avais enfilé une robe de lin rouge clair boutonnée aux manches, et un surcot bleu lacé sur les côtés, dont je tenais la traîne sur mon bras droit pour pouvoir marcher commodément. Sur ma tête, mon voile tenu par un cerclet tissé, me protégeait un peu du soleil montant. A mon bras gauche pendait de plus en plus lourdement le panier contenant la raison de ma convocation au château.
J’arrivais enfin à destination où, après m’être annoncée, l’on me mena directement aux cuisines dans lesquelles régnaient déjà une grande agitation. Et pour cause, ça n’était pas tous les jours que le Comte de Toulouse recevait le Duc d’Aquitaine. C’était la suite de ce dernier que j’avais croisé plus tôt ce matin, indiquant que la grande réception aurait bientôt lieu. Habituée des lieux, je croquais dans une délicieuse oublie encore un peu chaude, en  chipais deux autres, et filais dans les étages sans me faire voir.
Un peu essoufflée d’avoir grimpé ces hautes marches de pierre, je débarquais dans un couloir où je zigzaguais entre les domestiques pour enfin déboucher sur la porte que je cherchais. Je toquais, et une voix mélodieuse m’invita à entrer. La fille du comte, Philippa, m’attendait dans sa chambre, resplendissante dans une robe et un surcot bleu vif, bordé d’hermine. Ses cheveux blonds étaient tressés autour de ses oreilles, et elle portait le front haut des aristocrates. Sa coiffe n’était pas encore mise. Alors que je m’approchais d’elle avec mon panier, elle m’adressa un large sourire pour m’inciter à lui montrer le contenu de celui-ci. J’en sortis alors le fruit de longs mois de labeur : un somptueux collier fait d’un entrelac de tiges en or, surmonté de fleurs en perles blanches dont le coeur était fait de pierres précieuses, rehaussé d’une frange de pampilles d’or et d’argent à sa base et de perles noires courant sur le haut. Un chef d’oeuvre.
Ce travail m’assurerait la gloire en tant que bijoutière, et à elle, l’assurance d’être la future Duchesse d’Aquitaine.

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Jour 4 – 21/03/2020
Reine : @nonoslingerie
Thème : lingeries et confinement

Le tiroir a du mal à fermer. Camille jure et le rouvre pour voir ce qui gêne. C’est un porte-jarretelles dont l’attache s’est coincée dans la glissière. Du bout des doigts, la voilà dégagée. Ouf, c’est que ça n’est pas donné ces petites choses délicates. Peu importe la taille de la collection, ça fait toujours mal au coeur d’en abîmer.
Surtout que ce porte-jarretelles a été acquis seulement la semaine précédente, lors d’une séance de personal shopping avec une experte en lingerie. C’était avant le confinement, et ce souvenir continue de lui faire plaisir. En plus du porte-jarretelles, il y avait eu l’addition d’un joli serre-taille noir lacé avec un ruban de satin à l’arrière, des bas résilles avec une jarretière lacée à l’arrière également, ainsi qu’une paire de collants en dentelle.
Le rouge lui monte aux joues en y repensant, c’était vraiment une bonne expérience, car ce n’est pas dans ses habitudes d’acheter en magasin. Internet a sa préférence pour l’acquisition de nouvelle lingerie.
Mais voilà, maintenant il faut rester à la maison, loin des magasins, et la commande en ligne n’est pas une option avec les services postaux à l’arrêt.
Depuis des mois que Camille repoussait le rangement de son immense collection de lingerie, à présent au moins c’était chose faite. Et maintenant quoi ?
Dans son esprit ça s’agite. Ne serait-il pas l’heure de prendre ce temps pour soi et enfin porter toutes ces pièces qui finalement ne sortent que rarement des placards ?
Oui c’est décidé ! En un tournemain, le trépied est sorti, le reflex fixé dessus et le retardateur paramétré.
Camille choisit soigneusement sa tenue pour ces autoportraits : un crop top en dentelle noire, le fameux serre-taille en satin, le porte-jarretelle noir assorti ainsi que des bas couture noirs également. De quoi se sentir sexy à mourir en somme.
Une fois devant l’objectif c’est un vrai challenge de trouver des poses avantageuses, et ça en devient même fatiguant au bout d’un certain temps. Mais c’est tellement amusant, et l’assurance venant, ses poses s’alanguissent, et sa créativité s’exprime. Plusieurs changements de tenues plus tard, c’est le moment de voir le résultat.
Camille vide les photos sur son ordinateur portable et les ouvre en grand. C’est avec un mélange de gêne et de plaisir que se fait le visionnage. La lingerie choisie dévoile et met en valeurs des courbes insoupçonnées, ses jambes ont l’air infinies, sa taille plus menue.
C’est bouche-bée que Camille choisit ses photos préférées, en songeant avec satisfaction que vraiment, la lingerie et la dentelle, ce n’est pas que pour les femmes !

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Jour 5 – 22/03/2020
Reine : @arteidestudio
Thème : bestiaire

Aloïs essuya l’albumine de son pinceau déjà barbouillé de vermillon sur son tablier. Il arrivait au bout de la préparation des tempera dont il avait besoin pour travailler. Il aurait dû laisser cela à son apprenti, mais Flavien était cloué au lit depuis trois jours. Les moines de l’abbaye étaient venus en ville pour déposer le manuscrit à son atelier il y a une semaine. Il avançait plus lentement que prévu sans Flavien, mais il avait déjà sélectionné les peintures de pleine page et les grandes miniatures qu’il allait enluminer lui-même. Les marginalia et lettrines seraient pour son apprenti, ou d’autres compagnons moins expérimentés que lui.
Ce n’était pas un manuscrit comme les autres que lui avaient remis les religieux, c’était une version améliorée du Physiologus. Dans celle-ci, les illustrations étaient bien plus détaillées.
Il débuta son minutieux travail le lendemain. Les folios n’étaient pas encore reliés, il pouvait donc oeuvrer à l’aise. Le premier animal qu’il devait illustrer était l’Unicorne, une créature mythique à mi-chemin entre le cheval et la chèvre blanche, caractérisée par une corne, unique et torsadée, sortant de son front. Il avait déjà entendu des histoires à son sujet, certaines vierges de la ville assurant en avoir approché lors de leurs cueillettes en forêt. 
Alors que les touffes de poils de son pinceau s’agitaient avec application sur les aplats de couleur, Aloïs se surprit à rêvasser, mais une ombre passant dans son dos le fit sursauter. Un frisson l’envahit, d’où venait cette ombre rapide qu’il avait perçue ? 
Un rapide coup d’oeil à l’Aspidochélon qu’il était en train de finaliser le rassura, ce sursaut ne lui coûterait pas des heures de retouche. 
Quelques jours plus tard, absorbé par la réalisation des écailles d’une Sirène, un cri étrange provenant de la pièce d’à côté lui fit relever la tête, interdit. Pourtant rompu à la reconnaissance des sons des animaux qui l’entouraient, il n’avait jamais entendu ce son auparavant. C’était assurément un animal. Mais pas de sa connaissance. Troublé, il reprit le travail car le temps pressait pour cette commande.
De Hyène en Gorgone, d’Abeille en Phénix, il peignait sans relâche pour achever son travail le plus rapidement possible. Depuis le cri, plus rien n’était venu interrompre son avancement. 
Quelques jours avant que les moines ne reviennent chercher le manuscrit, Aloïs entendit du bruit dans la pièce où il préparait ses couleurs. Comme si un immense courant d’air l’avait traversée. Il s’y rendit au pas de course, et ce qu’il y vit le laissa muet. Son matériel était renversé, les précieux pigments éparpillés aux quatres coins de la pièce. Et au milieu de celle-ci, sis sur un coffre en bois, se tenait un superbe Griffon.  Sa tête d’aigle bigarrée avait un port majestueux, ses ailes brillantes repliées dans son dos, ses serres sombres griffant le couvercle du coffre, il battait l’air de sa queue de lion tranquillement. Apparue de nulle part, une salamandre colorée passa sous lui. Aloïs se frotta les yeux : depuis quand hallucinait-il sur les dessins et peintures qu’il réalisait ? Le Griffon semblait pourtant réel. Il s’approcha de lui en tendant la main, mais la créature s’envola alors par la fenêtre en poussant le même cri entendu quelques jours plus tôt, laissant tomber une plume dorée. Abasourdi, le maître enlumineur la ramassa machinalement et retourna à ses pinceaux terminer le flamboyant Phénix qui l’occupait depuis plusieurs heures.
Trois mois plus tard, Aloïs terminait son travail d’enluminure sur les folios, comme sortant d’un rêve éveillé. Ces créatures étaient-elles bien réelles ? Que s’était-il passé exactement dans son atelier ces dernières semaines ?
Quand il remit les pages prêtes aux moines revenus les chercher, un étrange soulagement l’envahit.

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Jour 6 – 23/03/2020
Reine : @cathoutarot
Thème : divination

Il faisait lourd dans la tente. Elle était en chanvre épais, teinté en violet. L’auvent fixé sur son entrée devait lui apporter un peu de fraîcheur, mais la chaleur était telle qu’il ne restait plus qu’à subir. Elle était pourtant située à l’ombre d’un grand cèdre au fond de la place de ce village de montagne. Son occupante somnolait dans son fauteuil, les tissus drapés à l’entrée de la tente la masquant un peu. De l’encens brûlait dans une coupelle dorée sur un petit meuble bas aux portes en moucharabieh derrière elle, embrumant l’atmosphère.
En ces temps difficiles pour le village, peu de personnes venaient faire appel à ses dons divinatoires, et les marchands de passage se faisaient de plus en plus rares. Nabiha sentait pourtant que cette inertie ne durerait pas. Le tirage qu’elle avait effectué ce matin le lui avait montré. C’est donc confiante en cette journée trop chaude, qu’elle se laissait aller au demi-sommeil, recouverte de son châle rayé rouge et doré.
Le léger tintinnabulement du carillon en cuivre de l’entrée de la tente la réveilla doucement. Une silhouette s’avança vers elle à contre-jour, c’était Jamile, la cheffe de l’atelier de tissage. Les journées passées penchée sur son métier à tisser l’avait voûtée avec le temps, mais son regard était aussi dur et brillant que dans sa jeunesse. Nabiha l’invita d’un geste à s’asseoir en face d’elle et lui proposa un thé. Jamile refusa, elle était venue pour savoir ce qui les attendaient, elle et son atelier, dans les semaines à venir et elle ne voulait pas attendre.
La tisseuse posa la rétribution habituelle dans le coffret en bois sombre à côté de la devineresse, et attendit que celle-ci batte les cartes. 
Alors que le jeu volait rapidement entre les mains de Nabiha, la brume d’encens se fit soudain plus épaisse, étouffante. Ni l’une ni l’autre ne parut surprise. Enveloppées dans des volutes de fumée odorantes, les deux femmes attendaient la suite.
Lorsque Nabiha abattit les cartes sur le velours brillant qui recouvrait la table, ces dernières se retournèrent d’elles-même, une à une, laissant apparaître le destin de Jamile.
Un chuchotement parvint à son oreille attentive. Nabiha demanda alors à sa cliente si elle souhaitait poursuivre. Forte de ce qu’elle avait entendu dans la fumée, celle-ci acquiesça d’un hochement de tête.
Les tubes du carillon en cuivre s’entrechoquèrent alors, comme mûs par une bourrasque, mais rien d’autre ne bougea dans la tente.
Une voix déchira l’air, une voix qui n’était ni de cette tente, ni de ce monde, une voix qui professa en phénicien : “Jamile, car ce que tu as donné te sera rendu. Va, et ne te retourne pas”. La tension qui s’était installée dans l’atmosphère retomba d’un coup.
L’interpellée se leva, complètement droite, et sortit de la tente d’un pas bien plus alerte qu’à son arrivée deux heures plus tôt.
Nabiha ressera son châle sur ses épaules, regarda son paysage familier redevenu calme, et remercia en pensée ce marchand de Batroun qui lui avait vendu sans le savoir cet ancien tarot magique quelques jours plus tôt. Elle le savait, grâce à lui, le village retrouverait sa force d’antan, car l’espoir et la magie sont les meilleurs remèdes au monde.

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Jour 7 – 24/03/2020
Reine : @angeliiique.t
Thème : au-delà de l’interdit

Elle y pensait depuis plusieurs jours déjà, cette idée la perturbant parfois pendant les réunions. Elle savait qu’elle ne devait pas céder, mais tout en elle la poussait à franchir le pas.
Elle avait toujours été sage, respectueuse de tous et des règles. Mais elle se retrouvait à présent dans une situation où tout cela était à deux doigts de basculer. Elle ne s’était jamais imaginer franchir les interdits de cette manière, mais il fallait une première fois à tout.
Depuis le début des chamboulements, cela faisait plusieurs fois qu’elle le lorgnait en passant. Se raisonnant d’abord, puis envisageant sérieusement l’issue qu’il lui offrait.
Et voilà, qu’un soir après le travail, elle se retrouvait devant lui. La tête lui tournait un peu, pleine d’hésitation. Et si quelqu’un la voyait ? Il n’y avait jamais personne dans cette rue, mais il suffisait d’une fois. Elle le regarda fixement, statuant intérieurement que personne ne déciderait pour elle aujourd’hui, elle serait une hors-la-loi pour son propre plaisir.
Ces réflexions étaient passées à toute berzingue dans sa tête. Quelques secondes à peine.
Décidée, elle appuya son pied droit sur la pédale de l’accélérateur, s’engouffra dans la petite rue et se retrouva rapidement au-delà du fameux panneau sens interdit.
Avec tous ces fichus travaux partout, c’était décidément l’itinéraire le plus simple pour rentrer chez elle, bonus adrénaline en sus.

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Jour 8 – 25/03/20
Reine : @marinevegh
Thème : la mythologie en lingerie

L’Olympe était en effervescence. C’était un jour spécial que les Dieux préparaient depuis longtemps. Partout allaient et venaient dieux, héros et muses, traversant la cité d’un pas vif, certains transportant à grand peine de lourdes charges faites d’amphores débordant d’ambroisie. Le banquet qui suivrait les festivités allait être grandiose.
Les allées et venues se faisaient plus denses autour d’un gigantesque bâtiment aux multiples colonnes colorées, dont le chapiteau de la façade était couvert de guirlandes de feuilles et de fleurs pour l’occasion. Les invités arrivaient et se pressaient à l’entrée dans une nuée de tissus aériens et chatoyants. 
A l’intérieur la foule se répartissait lentement dans l’immensité de la salle qui l’accueillait. Celle-ci était entièrement blanche, son plafond si haut qu’elle pouvait accueillir le trône de Zeus en personne quand cela était nécessaire. Et elle scintillait, un éclat surnaturel émanait de la pierre poreuse qui la composait, rendant presque superflu l’éclairage naturel venu du puit de lumière percé dans le toit. Les invités s’assirent sur les centaines de coussins moelleux aux couleurs vives posés au sol et attendirent avec excitation que le défilé commence. Quelques instants plus tard un doux carillon retentit, en même temps qu’Hestia faisait son entrée dans l’ovale de lumière que projetait le toit. Le défilé annuel de lingerie de l’Olympe. Les habitants du divin sommet vivant sous un climat chaud et égal toute l’année, la plupart avait décidé que la lingerie suffisait amplement à porter. Par conséquent, elle était devenue un enjeu important dans le paysage de la mode olympienne. Le défilé était donc un événement très attendu, car chaques Dieux et Déesses présentaient leur propre collection.
Hestia venait donc d’ouvrir le bal en entrant d’un pas décidé dans la lumière dorée. Celle-ci se reflétait sur un long voile vaporeux couleur bronze qui coulait souplement jusqu’à ses pieds. Il tenait sur ses longs cheveux noirs grâce à une couronne dorée finement ciselée. Un bustier de dentelle complexe, également dans les tons bronze, et rehaussé de bretelles en velours bordeaux ornait son torse. Elle portait une jupe du même voile s’arrêtant au-dessus de ses genoux, mettant en valeur les sandales au laçage en satin courant haut sur mes mollets. Elle était le feu incarné. Alors qu’elle s’en retournait vers son point de départ, quand Perséphone fit son apparition. Il émanait d’elle le même éclat scintillant que les murs. Cela provenait du tissu blanc qu’elle avait choisi pour créer le corset arachnéen qui gainait ses magnifiques courbes. Orné d’une demie crinoline ouverte sur l’avant dont les drapés cascadaient derrière elle tandis qu’elle avancait d’un pas lent. Ses jambes étaient habillées de bas de dentelle florale d’un blanc immaculé, retenus par des jarretelles ornées de fleurs pâles qui descendaient du corset. Sur ses boucles dorées était posée une extravagante couronne de fleurs blanches et vert pastel, faisant d’elle une glaciale reine du printemps.
Les Dieux et Déesses enchantèrent ainsi la salle de leur beauté et leur créativité pendant plus de deux heures.
Comme chaque année, Zeus clôtura le défilé. Le roi des Dieux et des Hommes fit une entrée spectaculaire depuis le plafond, porté par un aigle majestueux. Son torse puissant était sanglé dans un harnais de cuir doré et bronze formant des entrelacs délicats soulignant ses muscles. Sur son bassin était posé une fine gaze dorée, formant un drapé remontant en diagonale jusqu’à son épaule gauche. Marchant d’un pas triomphant, il laissa admirer à l’assemblée l’ample shorty de satin orangé bouffant sur ses fesses musclées.
Dans un coin de la salle, Héra regarda le spectacle, haussa des épaules d’un air désabusé, et pensa très fort que son mari était vraiment un vilain frimeur. Il allait falloir surveiller ce dévergondé imbus de lui-même au banquet dans quelques minutes.

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Jour 9 – 26/03/2020
Reine : @nonoslingerie
Thème : talons aiguilles et église gothique

Des pas résonnèrent sous la nef voûtée. Des pas lents, de ceux qui déambulent en admirant le chef d’oeuvre d’architecture gothique qui s’élève devant leurs yeux. Impossible de ne pas être soufflé par ces immenses voûtes en ogives défiant la gravité depuis 900 ans. La plupart des gens restaient plusieurs minutes la tête renversée en arrière à les observer, tentant peut-être de percer leurs mystères séculaires. Les pas se rapprochaient des chapelles latérales, Armand les entendait maintenant distinctement depuis les stalles du choeur qu’il était occupé à nettoyer. Il ne voyait pas la responsable des sons secs qui claquaient irrégulièrement sur le marbre du bas-côté. Car c’était une femme, à n’en pas douter, il reconnaissait toujours le son des talons aiguilles sur l’antique dallage de l’église entièrement vide. Cela faisait cinq qu’il officiait dans cette église, au sein d’une paroisse somme toute très tranquille. Et ces talons aiguilles n’appartenaient clairement pas à Marie, qui venait l’aider chaque matin à préparer le service. Il n’entendait plus un bruit à présent, seulement le bourdonnement sourd de l’orgue qui était un peu endommagé depuis quelques semaines. Intrigué par ce silence soudain, et curieux de découvrir la propriétaire des talons aiguilles. Il descendit du choeur en contournant soigneusement l’autel et se rendit dans le bras sud du transept. Il ne s’était pas trompé, la femme était là, dos à lui, béate devant le trésor de l’église : un sublime Caravage placé en hauteur sous un éclairage subtil qui faisait ressortir l’incroyable maîtrise du clair-obscur du peintre. Il profita de son ébahissement pour la détailler à la dérobée. Elle était grande, très grande même, probablement plus que lui. De longs cheveux noirs raides descendaient jusqu’à sa taille cintrée dans une veste en velours noir. Elle portait une jupe crayon noire également, qui lui arrivait juste au-dessus du genou, dévoilant le fin voilage de bas coutures. Ses mollets étaient galbés par des talons aiguilles tels qu’il n’en avait jamais vus : noir, vernis, à bout pointu et dont le talon culminait au delà des douze centimètres. Attachée à celui-ci, une chaînette en métal doré remontait jusqu’à la cheville, enserrée dans un fin bracelet de la même couleur, sur lequel la chaînette finissait sa course. Il terminait à peine son examen, plus agité que prévu, quand l’observée fit volte-face soudainement.
“Alors mon père, on mate souvent les paroissiennes de la sorte ? C’est pas très catholique tout ça dites-moi”.
Surpris et soudainement terrorisé par cette inconnue qui le dépassait effectivement d’une bonne tête, Armand se ratatina sur le premier banc de la croisée du transept.
Elle s’approcha dangereusement en faisant sciemment claquer ses talons sur le sol vénérable. Le son paraissait bien plus fort aux oreilles de l’officiant affolé sans bien savoir pourquoi. Elle se dressait maintenant devant lui dans toute sa splendeur ténébreuse.
“Alors, on ne dit plus rien ? Pas une petite excuse pour s’être comporté comme un pervers ?”
Le prêtre voulut bredouiller quelque chose, mais des syllabes sans aucun sens s’échappèrent pitoyablement de sa bouche.
“Quoi ? Je n’entends rien, il va falloir articuler”. Alors qu’elle prononçait ces mots, elle leva soudainement un genou et abattit son escarpin droit entre les cuisses d’Armand qui poussa un cri apeuré. Le téléphone portable de l’effrayante créature sonna dans son sac à main, détournant son attention. Le curé se réveilla soudain, et profita de l’aubaine pour courir se réfugier dans la sacristie qu’il ferma à double tour. Il colla son oreille à la lourde porte en bois et entendit les talons aiguilles s’éloigner. Il était soulagé, mais aussi étrangement excité.

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Jour 10 – 27/03/2020
Reine : @cha.oronwen
Thème : Montagne et dryades

Cela faisait trois jours qu’Ermelinde était perdue dans la montagne. Elle avait accompagné pour la première fois son père avec le troupeau pour l’estivage quelques jours auparavant. Mais une nuit, alors qu’ils dormaient dans le cabanon de planches légères surplombant le cheptel, ils subirent l’attaque de voleurs de fourrure qui tuèrent une partie des moutons. Son père lui avait hurlé de fuir par l’arrière de la cabane, qu’il la rejoindrait dans la forêt de chênes sur l’autre versant de la montagne. Elle avait détalé dans le noir sans vraiment savoir où elle allait, laissant dans son dos les bêlements de terreur des moutons et les bruits métalliques d’un combat. Depuis, elle errait dans la montagne en se demandant si son père n’avait pas rêvé cette forêt de chênes, dont elle n’avait jamais entendu parler. 
Dans son malheur elle avait la chance d’être née dans la montagne, et de savoir comment survivre grâce aux ressources de celle-ci tout en évitant ses dangers. Elle n’avait pas été pourchassée, mais elle n’avait pas non plus croisé son père, et cela l’inquiétait beaucoup. Elle venait de passer sur l’autre versant, bien plus ombragé. Ermelinde n’y était jamais venue, car c’était à plus d’une semaine de marche de son village. Faisant sauter ses boucles rousses sur ses épaules, elle cheminait dans les pierres, sur la descente qui menait vers un bosquet se dessinant en contrebas. Un mouvement attira tout à coup son attention vers les rares buissons qui bordaient le semblant de route. Elle braqua son regard mordoré dessus; les branches bougeaient encore mais rien ne semblait y loger. Probablement un petit animal du cru.
L’apprentie bergère continua sa descente à pas prudents, on ne savait jamais ce qui pouvait surgir des gros blocs de pierre qui formaient le relief autour d’elle.
Au bout de quelques heures, ce qu’elle croyait être un bosquet apparu distinctement devant elle : une forêt de chênes. Elle avait réussi, mais se demanda soudain pourquoi son père lui avait demandé de venir ici.
Elle se retrouva à l’ombre de chênes immenses, bien plus grands que celui à l’orée du village. Il lui fallut quelques instant pour s’habituer à la pénombre, et elle distingua alors une silhouette s’avançant doucement vers elle. Effrayée, elle chercha du regard où s’enfuir, mais s’aperçut rapidement que d’autres silhouettes convergeaient vers elle depuis plusieurs endroits de la forêt. Une voix délicate s’éleva alors : “Ermelinde, bienvenue dans notre forêt. Tu n’as rien à craindre de nous”. La jeune fille regarda alors mieux les femmes qui l’entouraient. Elles étaient vêtues de robes en tulle de toutes les nuances de vert, brillant et mousseux sur leurs corps élancés. Elles allaient pieds nus, et leurs longues chevelures, à peine retenues par des couronnes de fleurs et de fruits, flottaient autour d’elles. Des dryades. Son père l’avait conduite chez les dryades. Celle qui avait parlé s’approcha d’elle en souriant :
“Ermelinde, ton père est arrivé ici au dernier coucher de soleil. C’est un ami des dryades, viens avec moi et tu sauras son histoire”.
Elle suivit les protectrices de la forêt qui laissaient un fort parfum floral dans leur sillage, jusqu’à une clairière où elle retrouva son père avec un immense soulagement. 
Il est dit que toutes les âmes bienveillantes perdues dans les bois et forêts seront toujours aidées par les dryades. A vous qui lisez ces lignes, pensez à elles, et prenez soin de la nature qui vous entoure, sur laquelle elles veillent avec tant de grâce.

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Jour 11 – 28/03/2020
Reine : @emimar_giski
Thème : Néfertiti

Néfertiti entra discrètement dans la salle de réception en se glissant entre deux des imposantes colonnes richement décorées. Akhénaton menait déjà la soirée d’une main de maître. Bien que jeune pharaon, il était déjà très sûr de lui. A tel point qu’il avait fait avancer la date de la fête-Sed, la célébration de régénération du Pharaon.
C’était le soir du banquet, et tous leurs sujets allaient bénéficier des largesses royales. Mais les têtes couronnées ne seraient pas en reste, Néfertiti y avait veillé. Elle était d’ailleurs venue, entre autres, s’assurer que les esclaves avaient bien compris ses ordres pour plus tard.
Sa longue robe de coton rouge bruissa doucement quand elle s’installa près d’Akhénaton pour lancer le banquet. Elle portait une perruque au tissage complexe sur la partie avant, l’arrière était fait de multiples tresses fines terminées par des perles de verre colorées qui tintaient à chacun de ses mouvements. Au sommet de son crâne était posée une magnifique couronne fine en or martelé surmontée d’un cobra serti de jaspe et de turquoises. Elle posa sa main sur celle de son époux et l’observa un instant. Il portait sa coiffe de pharaon, qui tombait sur ses larges épaules en plis soignés. Sa barbe postiche était rayé de bleu et d’or. Son torse nu était huilé, et son pagne en lin crème retenu sur ses hanches par une large ceinture en or incrustée d’agathes de plusieurs couleurs. Ensemble, ils observaient la salle de réception pleine à craquer de convives venus profiter des mets offerts par le couple royal. Toute la puissance du pharaon était démontrée pendant la fête-Sed, et rien ne la démentait. De la musique aux boissons, en passant par les tables débordantes de nourriture, jusqu’aux danseuses engagées pour l’occasion, rien ne permettrait de mettre en cause la divinité sacrée d’Akhénaton.
L’heure était très avancée lorsqu’une esclave s’avança respectueusement vers Néfertiti en lui annonçant que leurs appartements privés étaient prêts. La reine la renvoya d’un geste lascif de la main et se tourna vers son époux pour lui signifier la nouvelle.
Ils se levèrent alors de concert, saluant majestueusement l’assemblée qui se courba jusqu’à ce que le couple divin quitte la salle.
Ils arrivèrent à la porte de leurs appartements, où ils congédièrent l’escorte personnelle qui les avaient suivis à travers le palais et la foule pour les protéger au besoin.
Les hauts battants de bois sculptés s’ouvrirent sans qu’ils n’eussent rien à faire ni demander, et se refermèrent derrière eux dans un bruit étouffé.
Les époux royaux s’arrêtèrent un instant pour contempler ce qu’il avait fait préparer pour clore cette première fête-Sed mémorable. Devant eux, alanguis sur des coussins tressés de fils colorés, s’étendaient de jeunes hommes et de jeunes femmes, légèrement flous dans la brume d’encens qui alourdissait suavement l’atmosphère.
D’un large geste du bras gauche, Néfertiti invita Akhénaton à choisir et marquer ainsi le début de leurs festivités privées.
Le pharaon s’installa sur un coussin, contre un petit palmier et saisis doucement le bras d’un éphèbe qui le regarda d’un air troublé. Il posa délicatement ses lèvres charnues à l’intérieur de son poignet, l’embrassant d’abord, puis lentement, enfonçant ses canines dans la peau ferme, jusqu’à ce que le sang chaud et épais emplisse sa bouche. Le jeune homme lâcha alors un soupir d’extase.
Néfertiti s’installa alors de l’autre côté de l’adonis en pamoison, repoussa les boucles brunes de son cou, et se livra au même rituel qu’Akhénaton.
Ainsi démarra le véritable banquet pour les souverains.

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Jour 12 – 29/03/2020
Reine : @peupfag
Thème : courrier inattendu

Mardi, seize heures quinze. Je m’ennuie à mourir à la bibliothèque universitaire. Cela fait trois fois que je relis le même paragraphe d’un livre sans en comprendre un traître mot. Sur mon ordinateur, le chapitre que j’ai commencé ce matin n’a pas avancé d’un pouce. Cette thèse me désespère, et faire semblant de travailler ne m’aidera clairement pas. Autant remballer mes affaires et rentrer chez moi me détendre.
Avec un air sérieux, je range mon sac soigneusement en ignorant les regards envieux des autres étudiants qui pensent que j’ai plus avancé qu’eux aujourd’hui.
J’habite près de la fac, ce qui est plus une malédiction qu’autre chose. Elle est éloignée du centre-ville, et cette proximité me rappelle sans cesse que je dois travailler au lieu de boire des bières à la terrasse du bar d’en face.
Je ramasse mon courrier avant de grimper les quatre étages à pied. C’est le seul sport que je fais depuis que j’ai commencé mon doctorat, je m’y accroche.
Mon appartement n’est pas très grand, un petit deux pièces de quarante mètres carrés. Mais j’en ai fait un endroit chaleureux avec quelques plantes pour contrebalancer la triste banalité des meubles Ikea. En m’affalant dans le canapé gris que j’ai rehaussé avec des coussins de couleur, j’attrape le courrier en râlant d’avance sur les factures que je vais découvrir en déchirant les enveloppes.
Au milieu d’elles j’en découvre une sur laquelle je lis mon adresse dans une écriture manuscrite à l’encre violette. Il n’y a pas d’expéditeur à l’arrière. Intriguant, ce n’est certainement le dentiste qui prendrait un tel soin pour m’envoyer une facture.
J’essaie de l’ouvrir avec soin, mais dans ma hâte je déchire l’enveloppe ainsi qu’un coin de du papier qu’il y a à l’intérieur. Flûte. Je déplie rapidement la lettre -car c’en est bien une- et dévore les deux feuilles A4 dont les lignes sont recouvertes de cette belle écriture à l’encre violette. Je n’en crois pas mes yeux. Mon coeur bat à tout rompre, je dois reprendre mon souffle. Cette lettre est un boulet de canon qui explose dans le mur de ma solitude construit depuis que j’ai commencé cette thèse. Elle est signée de Louis, qui était dans ma classe de 3ème. Louis que j’ai tant aimé pendant toute une année, sans ne jamais recevoir autre chose que sa froideur et sa gêne. Le passage au lycée nous a séparés et je n’ai jamais plus eu de ses nouvelles. Et là, dix ans plus tard, sur ce papier recyclé, avec sa plume teintée d’encre violette, je lis qu’il ne m’a jamais oublié. Qu’il n’aurait jamais dû me repousser comme il l’a fait. Qu’il était encore confus au sujet de sa sexualité à cette époque, et n’a fait son coming-out que très récemment. J’en tremble. A la fin de la lettre, il a laissé son numéro de téléphone.
Me voilà désemparé, ce courrier est parfaitement inattendu. Et pourtant, au fond de moi, son souvenir est là, intact. Son grand sourire franc, les fossettes de ses joues, l’éclat de ses yeux verts sous ses cheveux bruns et broussailleux.
Je n’hésite qu’un instant et saisis mon portable pour composer son numéro.

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Jour 13 – 30/03/2020
Reine : @paulinelgg
Thème : métro et velours

Cela faisait des heures qu’ils marchaient dans les tunnels vides du métro parisien. L’entrée qu’ils utilisaient habituellement pour descendre dans les catacombes avait été découverte et condamnée par les autorités. Mais il étaient toujours préparés à ce type de déconvenue, et avaient prévus d’autres points d’entrée. Or, les deux autres ouvertures de secours, qui n’étaient pas près les unes des autres, avaient été repérées et bouchées également. Quelle poisse. Sans se laisser décourager, Pauline, Eude, Lily et Julien décidèrent d’abattre leur dernière carte : une entrée dont un ami leur avait parlé, mais qui tenait l’information de quelqu’un d’autre. En bref, un plan pas très fiable, mais quittes à être déjà crottés de poussière et autres saletés, autant pousser et vérifier si ce tuyau était véridique.

Le groupe chemina donc prudemment le long des rails jusqu’à la station, abandonnée depuis 1921, qu’on leur avait indiquée. Ils se hissèrent l’un après l’autre sur le quai en béton brut, et s’assirent pour se reposer un instant et mieux regarder cette station qui n’avait jamais été mise en service. Ses carreaux de faïence étaient presque tous au sol sauf sur certains pans. L’ensemble était copieusement tagué. Il était trois heures du matin, et un silence pesant s’installa sur la bande d’amis aussi émerveillés que fatigués. Julien en profita pour sortir son vieil appareil argentique et immortaliser la fin de leur périple nocturne.

Une vibration familière se fit soudainement sentir. Sous leurs pieds le sol se mit rapidement à trembler, et au loin, le crissement de roues sur les rails se firent entendre. Interloquée, la bande se regarda sans vraiment comprendre. Pauline, à demi penchée sur les voies, hurla :

“Un métro ! Les gars c’est un putain de vrai métro qui arrive !”.

Affolés, ils se plaquèrent tous contre les murs voûtés de la station alors que le véhicule entrait effectivement avec fracas le long du quai. C’était une rame Sprague-Thomson verte, avec un écusson doré de Paris sur le flanc, qui venait d’ouvrir ses portes dans un grand bruit de métal. Le groupe d’explorateurs urbains s’en approcha doucement, pensant que le bip caractéristique de la fermeture des wagons retentirait d’une minute à l’autre, mais il n’en fut rien. Dévorés de curiosité, ils entrèrent alors, et eurent l’impression de faire un bond soudain dans le passé. Les sièges étaient tous en bois vernis et recouverts de velours d’un rouge foncé magnifique. Toutes les barres en fer était dorées, et de belles ampoules globes parcouraient le plafond-miroir. Une fois tous à l’intérieur, les portes se refermèrent d’un coup, et le métro repartit, faisant hurler de terreur les quatres amis à l’intérieur. Pauline voulut s’assoir et se faisant, remarqua qu’elle ne portait plus ses bottes de marche, mais de petits escarpins noirs avec une bride sur le dessus du pied. Son jean et sa parka avaient disparus, remplacés par une robe longue du même velours que celui des sièges. Complètement désorientée, elle leva la tête pour s’apercevoir d’un changement de tenue similaire sur ses amis : Eude et Julien étaient à présents revêtus de costumes en velours rouge et arboraient des papillons en velours noir autour du cou. Lily portait la même tenue qu’elle. Ils n’étaient plus seuls dans la rame. Une foule élégante s’y pressait, trinquant au champagne dans des coupes de cristal. Elle écouta les murmures autour d’elle. On fêtait l’inauguration de cette tout nouvelle rame. Comment était-ce possible ? Elle attrapa un verre de bulles et s’en fut rejoindre ses amis aussi étonnés qu’elle. Personne n’avait pris de drogue avant de descendre. Après une rapide discussion, ils décidèrent d’un commun accord de profiter de cette situation aussi étrange qu’exceptionnelle, et qu’il verraient bien où cela les mèneraient. Julien sortit son appareil photo et pris une photo du groupe ainsi accoutré. Cela ferait un superbe cliché pour son compte Instagram.

4 Comments

  1. L’idée était déjà très bonne mais tu arrives à décliner les histoires et les genres littéraires de façon captivante. Vraiment. L’exercice impose d’être à la fois brève et pertinente et t’y parviens très bien. Et tes dénouement sont délicieux !

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